A la Poursuite du Vide, par John Perry Barlow

Lien vers l’article original, The Pursuit of Emptiness par John Perry Barlow en anglais

Traduction collaborative de l’anglais vers le français, sans la permission de l’auteur

Le bonheur est l’absence de recherche du bonheur – Chuang-Tzu (350 B.C.)

Chuang-Tzu avait raison. Rien à rajouter. Mais la nature humaine est ainsi faite : plus nous énonçons une vérité de façon succincte, plus nous avons tendance à l’ignorer. Malgré la complétude de son homélie, je vais donc la développer, en espérant que mon exposé pourra suggérer à votre vision du monde ce que la brièveté de Chuang-Tzu n’a pas su faire.

Voilà ce que je crois : je crois que l’exaltation de la recherche du bonheur fut une stupidité toxique totalement indigne de mon plus grand héros américain, Thomas Jefferson. En effet, c’est un poison qui rend notre culture plus misérable chaque nanoseconde. J’aurais aimé qu’il ne l’ait jamais dit.

Cela produit dans le psyché de notre nation un monstrueux et insatiable appétit qui nous encourage à dévorer toujours plus voracement toutes les ressources de notre petite planète, en bafouant les libertés et en prenant des vies, nous sentant ordonnés par Dieu et Thomas Jefferson de faire l’impossible pour être heureux.

Et pourtant les Américains sont misérables. Ou ils semblent l’être.

Commençons par une anecdote surprenante (je pourrais vous en donner des milliers d’autres comme celle-ci) : au début de l’année, mon amoureuse Lotte et moi avons commencé à compter le nombre de sourires spontanés que nous pouvions observer dans le supermarché bio haut de gamme que nous fréquentons à San Francisco.

Nous avons ainsi vu des milliers de visages, la plupart en pleine forme, beaux et chiquement soignés. Jusqu’à présent, nous avons compté sept sourires. En 11 mois. Sept sourires. (Et au moins trois d’entre eux n’étaient pas sincères.) Je ne rigole pas.

Je passe aussi beaucoup de temps dans les aéroports américains. Cette même expression d’un repli sur soi tourmenté semble être devenue un masque presque universellement porté par mes compatriotes. J’entends rarement rire dans un aéroport, bien qu’il y ait beaucoup de (tristes) raisons de le faire.

Que penser de mes compatriotes qui, durant l’année 2000, tout en s’étant goinfrés à la plus grande orgie économique que le monde n’ait jamais connue, ont avalé l’équivalent de 13,4 milliard de dollars en Prozac et autres antidépresseurs (18% de plus que l’année précédente) ? La chimie rend-elle nos vies meilleures ? Je ne pense pas. Parmi mes nombreux amis et connaissances qui sont devenus citoyens de la nation Prozac, je n’en ai jamais entendu un seul déclarer que ces drogues les avaient rapprochés d’un quelconque bonheur. Au contraire, ils confessent du bout des lèvres que les antidépresseurs les ont seulement retirés de l’abîme. Ils ne recherchent pas le bonheur. Ils se sauvent du suicide.

En fait, il est injuste de pointer les États-Unis du doigt sur ce sujet. La pandémie de convoitise a peut-être démarré ici dans le pays des possibilités infinies, mais elle semble désormais avoir commencé à se répandre dans toutes les parties du monde où l’économie industrielle et la religion de la science ont pris racine, depuis que Jefferson, Voltaire, Locke et autres en ont donné le coup d’envoi il y a un quart de millénaire.

Le taux de sourires au kilomètre carré est à peine plus élevé à Genève, Bruxelles, Washington, Paris ou dans d’autres capitales du Monde Riche que dans la morne San Francisco. Mais au moins, le reste du G8 n’a pas décrété le bonheur être le genre d’obligation patriotique qu’il est devenu aux États-Unis, pays qui s’est littéralement dédié à sa poursuite.

Ici nous souffrons de la tyrannie d’une bonhomie frauduleuse. Big Brother est arrivé tel un smiley géant. Je pense avoir senti cela très tôt, car je viens d’une famille dans laquelle la plupart trouvait refuge dans l’alcool pendant les fêtes de fin d’années, période où la recherche du bonheur est la plus pathologique.

Ce n’est qu’à l’âge de 30 ans qu’il m’a paru évident que ma prudence dans la recherche du bonheur pouvait être une subtile forme de trahison. Comme beaucoup de gens de ma génération, je ne m’attendais pas à vivre aussi vieux. Je ne faisais pas vraiment confiance aux plus de 30 ans – et je suis encore réticent à le faire aujourd’hui – mais vu que j’allais devenir l’un des leurs, je pensais au moins devoir m’essayer à une élégante vie d’adulte. À tout le moins, il semblait clair que je ne pourrais plus mettre mes petites incartades sur le dos de la jeunesse.

J’ai donc passé la nuit précédent mon trentième anniversaire à écrire une liste de conseils pour moi-même, liste que j’ai intitulée “Principes pour un comportement adulte.” La plupart étaient fades et incontestables, le genre de platitudes que Polonius aimait lancer à Hamlet. Des choses comme “Développe ton champs des possibles.” Ou “Tolère l’ambiguïté.”

“Évite la recherche du bonheur. Essaye de définir ta propre mission et tiens-toi-z’y.”

Malgré son bête aspect puritain, cette homélie réussit à énerver une foule de gens des plus variées. Qu’ils soient hippies, cowboys, rednecks ou jeunes premiers, quasiment tous ceux qui lisaient ma liste y trouvaient quelque chose de foncièrement dérangeant. C’était… et bien, c’était tout simplement anti-américain ! J’ai même eu ce genre de retour de la part de gens qui étaient habituellement plutôt gênés d’être américains.

Remettre ouvertement en cause la recherche du bonheur était considéré comme un acte de révolte très risqué. Car presque tous ressentent cette pression indéfinissable – les renvoyant vers cette fatigue qu’est le désespoir, afin de posséder des biens qui les possèdent, l’argent qui transforme leurs amis en monstres, les addictions qui les transforment eux-mêmes en monstres – presque tous ressentent cette honte innavouée de ne pas assez essayer d’être heureux.

Que quelqu’un leur dise qu’ils devraient juste arrêter d’essayer semblait être une menace au serment qu’ils avaient fait pour leur vie. À un moment de leur l’adolescence, ils avaient juré qu’ils poursuivraient le bonheur et, par pure volonté, qu’ils en obtiendraient un peu. Quand vous avez tant sacrifié pour un credo, le voir disparaître transforme tous vos sacrifices en marchandises volées.

Voilà que la gentille aspiration de Jefferson était devenue une loi. Le droit de faire quelque-chose de contre-productif – rechercher une chose qui s’écartait diamétralement de son propre désir, autrement dit rechercher le bonheur – était devenu un devoir, aussi sûrement que la charité devenait un droit. Si nous n’étions pas à la recherche du bonheur – quoi que cela eût signifié – nous ne faisions pas partie du Grand Projet Américain.

Et alors que le bonheur devenait notre dû à l’Amérique, la raison profonde pour laquelle nous méritions d’être heureux semble depuis lors avoir fané. Kant parlait de “se rendre soi-même digne du bonheur.” Il me semble que peu d’Américains agissent de la sorte.

Je ne sais pas où la maladie est née, mais je pense qu’il y a dans ce pays une épidémie de haine de soi qui est, sans compter cette folie de la poursuite du bonheur, le plus grand obstacle à la paix intérieure de la plupart des gens. Je ne peux dénombrer ceux que j’ai connus pour qui la misère au milieu de l’abondance semble avoir été un ersatz de joie enraciné tellement profond en eux qu’il a dû y être planté durant l’enfance. Ce n’est pas simplement une conscience sensée des cycles – que le prix normal de la magie est la tragédie et que la vie est réellement juste. Si seulement cela pouvait être si sage.

Cela semble plutôt être une forme d’oubli de son propre péché originel, une vague croyance qui voudrait qu’en échouant aux premiers tests auxquels la vie le confronte, le misérable se rend à jamais indigne, quel que soit le paradis terrestre qu’il pourrait constituer autour de lui. Deux de mes amis se sont suicidés plutôt que d’accepter leurs propres succès, et je suis sûr qu’ils ne sont pas les seuls.

Oubliez ces choses-là. Quelques soient vos mauvais côtés, vous méritez du bonheur. Mais ne voyez pas cela comme un droit ou une obligation.

Laissez-moi clarifier. J’aime le bonheur. Je pense même que je suis heureux la plupart du temps ! (Je sais. Dans les sondages, la plupart des Américains disent la même chose, mais moi j’ai l’air heureux presque tout le temps, ce qu’on ne peut pas dire de la plupart des Américains.)

Et quand je suis heureux, pourquoi suis-je heureux ?

Jamais parce que je l’ai cherché. Plutôt parce que je l’ai laissé me trouver. Pour moi, il semble que plus on l’ignore, plus le bonheur viendra jeter un œil. Swami Satchidananda le dit mieux que moi :

“Si vous courez après des choses, rien ne viendra à vous. Laissez les choses courir après vous. La mer n’envoie jamais d’invitation aux fleuves. C’est pour cela qu’ils courent vers la mer. La mer est satisfaite. Elle ne veut rien. C’est le secret de la vie.”

Je ne suis pas sûr des effets sur notre économie si tout le monde prenait ce dicton à la lettre, mais j’ai le sentiment qu’elle ressemblerait à celle de Satchidananda. Mais cela serait-il si terrible ? Bien que je ne sois pas prêt à déménager en Inde, je me demande après mes expériences en Afrique si je ne serais pas plus heureux là-bas.

J’ai passé beaucoup de temps en Afrique durant les dernières années et, quel que soit l’endroit où je vais dans ce continent supposé ténébreux, je suis sans cesse étonné de voir à quel point les gens ont l’air heureux. Bien qu’ils vivent avec un sida pandémique, la famine, l’insalubrité, les maladies et des petites guerres morbides où les enfants se démembrent les uns les autres, la plupart des Africains sourient et saluent quand je passe dans leurs villages. Et ils le font sincèrement. Ils n’auraient probablement pas le même type d’expériences en passant dans nos banlieues.

L’apparent bonheur des Africains, malgré les horreurs, semble venir d’une conception particulière des liens, ou comme disent les Zulus, “ubunto.” Ce mot est souvent traduit par communauté, mais l’un d’entre d’eux m’a donné ce que je pense être une définition plus précise : “Je suis car nous sommes ; nous sommes car je suis.”

En d’autres mots, ils ont plus de succès que nous dans la poursuite du bonheur car ils n’en font pas une tentative solitaire. Le bonheur africain est une entreprise commune, quelque chose qui ne peut être créé qu’ensemble. Je suis heureux car nous sommes heureux. Beaucoup de satisfaction provient d’un sens particulier de la famille, de la communauté et des relations.

De telles vertus sont en voie de disparition aux Etats-Unis. Deux tiers des premiers mariages finissent en divorce. La guerre entre enfants et parents n’a jamais été aussi horrible (maintenant qu’elle est dissimulée, alors qu’elle était publique dans les années 60). On pense que AOL et le supermarché du coin sont des communautés. On pense que Disney (l’entreprise) est un conteur d’histoires. Et, en extrapolant, nous sommes tous connectés, en grande partie grâce aux médias de masse comme la télévision, qui – Bertrand Russell l’a souligné – “permet à des milliers de gens de rire aux mêmes blagues tout en restant seuls.”

Imaginez une soirée passée à regarder par les fenêtres des banlieues américaines. Pensez aux visages que vous y trouverez, pâlement éclairés d’un bain d’électrons bleus et clignotant que le Grand Média balance pour leur “loisir”. Les joues creuses et dans le silence, une bière à la main, l’autre main dans un paquet de chips, ils regardent d’autres “gens” passer par des “épreuves” inventées et s’imaginent à la poursuite du bonheur.

Mais ils ne sont pas à la poursuite du bonheur. Ils recherchent ce que j’appelle La Zone, un condition mentale et émotionnelle où rien ne se passe. Rien ne peut se passer hormis les nécessités les plus rudimentaires de la vie et des loisirs tout prêts. Dans La Zone, ils sont seuls. On leur accorde une forme étrange de paix.

Je ne veux pas dire par-là que La Zone est un alcyon et une condition mentale paisible. Son seul rapport avec les états auxquels aspiraient les mystiques orientaux est l’absence de toute passion extériorisée. C’est plus être installé dans un poumon d’acier qu’assis en zazen. Plutôt que d’être détaché du monde illusoire des perceptions, on est douloureusement séparé d’un monde qui semble bien réel. Absolument personne n’aime être dans La Zone. Le plus étrange est que non seulement nous lui permettons d’exister, mais aussi nous l’encourageons dans chaque partie de nos vies, que ce soit dans nos bureaux cubiques, nos véhicules, nos machines de muscu sisyphiennes, nos paysages dessinés à la chaîne.

Dans La Zone, on n’a pas à se soucier d’autre chose que, par exemple, savoir qui a gagné le match de football. Et il semble que bon nombre d’entre nous n’en serait pas capable.

Si nous ne pouvons pas atteindre le bonheur par les loisirs, pourquoi ne pas l’acheter ? J’ai évité le sujet auparavant, mais je suppose qu’il faut dire un mot sur la richesse et le bonheur. Après tout, le dangereux énoncé de Jefferson sur les libertés essentielles était précédé par le “Vie, Liberté et Propriété” de John Locke. Etant donné la similarité entres les deux expressions, l’amalgame n’était que naturel. Et il a bien eu lieu.

Presque tout le monde aux États-Unis considère richesse et bonheur comme pratiquement interchangeables. Même la sage Bessie Smith est prétendue avoir déclaré : “J’ai été riche et j’ai été pauvre, et laissez-moi vous dire, mon cher, il vaut mieux être riche.” Peut-être. Mais définissons les conditions.

Si, comme je le suspecte, elle comparait grande pauvreté et richesse modeste, je pourrais être d’accord avec elle. Mais la plupart des Américains en quête du bonheur matériel essaient de passer de la pauvreté modeste à la richesse grossière, et, ayant vu durant la dernière décennie les résultats de ce que Stewart Brand appelle la “richesse toxique” sur mes amis, je ne changerais de place avec eux pour rien au monde. (Même pas maintenant, depuis que ma propre richesse s’est évaporée…) J’ai le sentiment d’avoir assez d’argent pour surmonter les difficultés, mais à peine assez pour me mettre aux mains de l’anomie paranoïaque et de la paralysie de la raison qui semble avoir frappé la plupart d’entre eux. Et je n’ai jamais à me demander si quelqu’un m’aime pour mon argent.

Je suspecte que le plus grand bien fait de la bulle internet et de son éclatement sera que plus de gens auront expérimenté une grande richesse éphémère à un jeune âge, et ceci plus qu’à n’importe quel autre moment de notre histoire. Il y a maintenant parmi nous un grand nombre de jeunes gens qui connaissent le vide que seules trois Porsches dans le garage et deux bimbos dans le lit peuvent procurer. Il y a beaucoup de gosses intelligents qui sont maintenant plus occupés à changer les choses qu’à gagner du fric. Tout au moins, la plupart d’entre eux savent maintenant de façon claire que l’argent n’achète pas le bonheur.

Bon, mais si vous ne pouvez pas poursuivre le bonheur, comment faire de vous un terrain fertile dans lequel le bonheur pousse de lui-même ? Le bonheur étant le plus subjectif des états, je peux seulement parler de mon expéricence personnelle. J’ai relevé quatre qualités qui je crois enrichissent naturellement l’écologie de la joie. Quand je suis capable de les faire exister, elles me rendent la pareille et continuent à le faire, même en ces jours étranges. Elles sont : le sentiment d’avoir une mission, rendre des services occasionnels aux autres, le réconfort que procurent les petits plaisirs, et enfin, l’amour à son propre égard.

Le sentiment d’avoir une mission m’a servi énormément, même bien plus que je ne le pensais quand j’ai écrit le principe pour un comportement adulte numéro 15 et me suis attaché au but plutôt qu’à son sous-produit. J’ai souvent été sous pression pour définir mon propre but et cela s’est sûrement manifesté sous différentes formes durant ma carrière, mais j’ai eu beaucoup de plaisir à contribuer – de façon souvent grandiose et parfois illusoire – par mes diverses actions à la création d’un futur plus libre, plus tolérant, plus ouvert et plus juste.

Mon but premier est d’être un bon ancêtre, et bien que, par définition, je ne saurai jamais si j’ai réussi, je suis heureux de croire que je fais de mon mieux.

En lien avec le bonheur d’avoir une mission, il existe une autre joie qui ne peut pas plus être poursuivie que la grâce elle-même : le cadeau de la création. J’ai été béni par l’opportunité de laisser l’art me visiter à diverses occasions. Que ce soit des chansons, des essais ou d’intéressantes meules de foin, ces manifestations de beauté, pour lesquelles je ne réclame pas plus de crédit qu’un robinet devrait en réclamer pour l’eau qu’il déverse, ont été de merveilleux cadeaux.

Le sentiment d’être devenu l’instrument de la création est si satisfaisant que je trouve ahurissant que des gens puissent expliquer que la motivation première des artistes est de créer pour récolter de l’argent de tels miracles. Je ne dis pas qu’ils ne devraient pas être payés. Les payer leur fournit plus de temps et de liberté pour canaliser l’art. Mais il est rare qu’un artiste soit dans ce milieu pour l’argent. Un vrai artiste crée car il n’a pas le choix. Contre son gré, il est poussé au service de l’art, et ainsi de l’humanité.

Cela m’amène à une autre consolation bon marché accessible à tous. Considérez les joies du service rendu. Comme quelques rares leaders l’ont démontré avec leur parcours, de Jimmy Carter au Dalai Lama, faire preuve de compassion peut nous rendre heureux. Mais l’éducation que nous recevons à l’école et au travail nous ont conduits à considérer que rendre un service est plus un devoir d’auto-flagellation qu’une responsabilité épanouissante. Mais il peut en être autrement.

Je pense qu’un problème lié à ceci est que nous avons tendance à appréhender le service rendu de la même manière que nous appréhendons les programmes d’entrainement physique : avec des mouvements brusques que nous n’arrivons pas à effectuer en rythme. Nous mettons la barre trop haut dès le début. Pas besoin d’aller jusqu’à Calcutta pour soulager la peine de lépreux mourants. Nous pouvons aussi aider le premier venu avec un peu d’humour et de gentillesse. Vous n’avez pas à devenir Gandhi pour être quelqu’un de bien. Peu de choses me rendent plus heureux que d’arriver à résister à mon impulsion de gronder de façon bienveillante certains fainéants irrespectueux. J’en ai pourtant l’occasion presque toutes les heures. (Sans vouloir dire que j’en profite à chaque fois.) Avoir l’habitude de distribuer des petits actes de gentillesse est extrêmement gratifiant.

Ce qui m’amène à une autre source de bonheur sous-estimée : les petites joies simples que l’univers sème derrière lui pour l’observateur insouciant. Je pense à quelque chose que Kafka a écrit, lui qui parlait de ce bonheur qui nous traque :

“Il n’est pas nécessaire que tu quittes la maison. Reste assis à ta table et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois totalement immobile et seul. Le monde se présentera à toi de lui-même par son dévoilement. Aucun autre que lui ne peut répandre autant d’extase à tes pieds.”

Il ne parle pas de la poursuite du bonheur. Il ne parle même pas de, comme on pourrait faussement le croire, s’allonger et attendre le bonheur. Il parle de se rendre véritablement disponible à lui. Il parle d’ouvrir tous ses sens aux petits plaisirs – les couchers de soleil, les brises aux odeurs de lilas, les blagues hilarantes des serveurs de bar, les sourires anonymes qui passent subrepticement, une bonne donne au poker, les longs ronronnements de chats, les cliquetis des talons aiguille, les bruits du papier bulle, le chant liquide des sturnelles, le haussement d’épaule d’un policier new-yorkais – la texture granuleuse d’une joie imprévue.

Il y a eu de nombreuses périodes difficiles dans ma vie – et même en ce moment – durant lequel je me suis réfugié dans des perspectives réduites, me confortant dans le splendide filigrane de l’existence immédiate. Même un homme face à un peloton d’exécution peut apprécier l’aube qui apparait sous ses yeux.

Enfin, et toujours, il y a l’amour. Je ne parle pas de cette négociation marchande qui passe de nos jours pour de l’amour. Ce n’est pas : je t’aimerai si tu as des bonnes notes, je t’aimerai si tu couches avec moi, ou je t’aimerai si… Je veux dire ce dont je parle vraiment quand je dis “je t’aime.” Point. Ni attente, ni condition, ni limite de temps, ni codicille, ni obligation. Dire cela – et vouloir dire cela – me rend heureux.

Ce qui me rend le plus heureux du monde est quand quelqu’un me dit “je t’aime” – de manière aussi inconditionnelle que je conçois cette phrase – et je l’accepte simplement. Apprendre à accepter l’amour inconditionnel a été la partie la plus exigeante de mon éducation. Cela nécessite de m’aimer moi-même autant que je suis aimé, ce qui n’est pas simple car je me complais souvent dans l’idée que mes imperfections dégoûtantes sont invisibles de tous sauf de moi.

Quand j’aime sans finalité et accepte l’amour sans en douter, je suis heureux. En ce sens, je ne suis pas à la recherche du bonheur. Je le deviens.